Le jour où je suis devenu gaucher!

Article de Michel Patry.

Nous sommes à la fin avril, tout semble bien aller.
Depuis quelques semaines à peine, j’ai un tout nouvel emploi.

L’avant midi s’est bien passée, je dois charger de l’équipement qui va aller à un nouveau chantier, à l’aéroport de Dorval. Je m’installe dans la cour en attendant que le préposé vienne me charger.

J’ai déjà un voyage de fait et il m’en reste un autre à faire. Il ne reste qu’une palette de treillis et quelques boites d’équipement à charger.

Je n’ai pas diné, donc le temps de charger, aller à l’aéroport, diner en chemin, décharger le tout, puis revenir, en tenant compte du trafic, ce sera probablement tout pour la journée. Rien ne presse.
Le préposé arrive avec le chariot, je suis prêt depuis un bon moment, j’ai eu le temps d’installer les blocs de bois pour y asseoir le treillis ainsi que les courroies pour l’attacher, les boites vont aller a l’arrière de la plate forme.

Il arrive enfin avec le treillis. C’est du treillis métallique qui sera utilisé pour armer le béton de la piste d’aéroport, 8 pieds par 12 pieds de long et un peu plus de 3 pieds de haut.

Puisqu’elle est fait de tiges d’un quart de pouces, j’estime qu’elle doit peser à peu près 600 @ 800 livres.
La machine est une chargeuse qui est en quelque sorte un passe partout de chantier, une peu comme une mini chargeuse mais qui se converti en chariot élévateur lorsqu’on remplace la pelle avant par des fourches.

Il dépose le treillis sur le camion, bien centré mais les fourches sont plus épaisse que le bloc sur lequel le treillis doit s’asseoir, donc il ne peut en ressortir.

Les blocs de bois sont des 4 par 6 pouces, et remarque que celui qui est a l’arrière, ou près de moi est sur le mauvais coté, en le retournant, les fourches vont pouvoir mieux sortir de sous la cargaison. Afin que la chargeuse ait le plus d’espace possible, j’ai positionné le camion près d’un mur coté conducteur, pas tout a fait un mètre donc, peu d’espace pour y passer et du coté passager, il y a la chargeuse.

Je fais signe au conducteur de la chargeuse de lever le treillis, ce qu’il fait. Puis je me penche pour retourner le bloc sur lui-même.

J’ai travaillé sur des camions plateformes à transporter de l’acier une majeure partie de ma vie, jamais je ne me suis mis dans des positions dangereuses sous une charge, mais cette fois, je l’ai fait sans vraiment y penser.
Un coup le bloc retourné, je tente de me sortir et me rend compte que la charge, la palette de treillis redescend.
Elle ne tombe pas mais redescend avec un rythme assez rapide ce qui me surprend.

Je sais très bien que cette palette pèse au moins 600 a 800 livres. Je suis maintenant à genoux et le poids continue à descendre, j’essaie de me retourner mais je ne peux retenir le poids.

Ca continue à descendre, je suis toujours à genoux, les mains par terre, comme si je faisais des push-ups.
J’essaie tant bien que mal de retenir le poids en me disant que l’operateur va certainement relever la charge bientôt, tout en me demandant ce qui pouvait bien se passer. Ca continue à descendre et je suis maintenant étendu de tout mon long, face contre terre, le visage contre le plancher de la plateforme, et ca commence à être lourd.

Je sens mon nez qui s’écrase lentement et commence à me faire mal, je me retourne la tête, l’œil droit me colle sur la lentille de mes lunettes. Ca continue à pousser, peser contre ma tête, je sens la peau de mon front se déchirer sur le plancher du camion. Je sens l’odeur de l’aluminium du plancher de la plate forme.

A ce moment précis, cette fraction de seconde, il y a eu un déclic.
[quote_left]Je me souviens très bien m’être dit, ‘’ that’s it!’’[/quote_left] C’est comme ca que ca va finir, les lumières vont s’éteindre dans un instant, quand le crane va céder! Connaissant le poids du chargement, je ne pouvais plus bouger, je savais très bien que je ne pourrais pas résister encore bien longtemps.

C’est sans aucun doute, la fraction de seconde la plus intense de ma vie. La fraction de seconde ou j’ai abandonné.

La fraction de seconde ou ma logique, qui m’a servi toute ma vie et que j’ai une confiance inébranlable, me disait haut et fort, que cette fois, qu’il n’y avait aucune issue, aucun moyen de me sauver.
C’est ici que ca allait finir!
Que les lumières allaient s’éteindre!

Tout d’un coup, le vacarme, tout bouge, et la charge part vers le coté conducteur de la plateforme.
Probablement l’operateur qui essaie de rectifier la situation en levant ou basculant la charge, je n’ai aucune idée.
Étant pris sous le poids, et la charge qui bouge vers la gauche, je n’ai pas le choix de la suivre.
Tout va vite, je roule par terre toujours avec la charge sur moi qui m’emporte.
Je vois ma main droite entrer jusqu’au poignet dans les carrés du treillis.

Instinctivement, d’un mouvement vif, j’ai tiré le plus fort possible pour la ressortir car je sais que si elle reste pris, rien ne va arrêter le poids et elle rester prise et va suivre le métal. Par contre, en ressortant la main, j’ai maintenant le bras à la verticale et le poids continu à bouger violement.

J’ai vu mon poignet se plier et s’écraser en retournant ma main sur mon avant bras.
La charge continue a basculer vers le coté du camion et je continue à rouler sous le poids.

Je sens mon corps craquer de partout, et tout à coup, la charge disparaît lorsqu’elle tombe finalement en bas de la plateforme.
Je suis sur le dos, regarde vers le ciel, la main me fait mal.
Je lève le bras vers le haut devant moi et je constate que ma main est retournée et pend le long de mon avant bras, le bout de mes doigts, touchent presque mon coude.
Toujours sur le dos, je la prends et malgré la douleur intense, je viens a bout de la remettre a sa place, je sais que si je la laisse pliée de cette façon, la circulation sanguine peut être arrêtée et causer plus de dommages.

Je me relève tant bien que mal, je tiens ma main qui est déformée et j’essaie de la maintenir droite, et dis au conducteur d’appeler 911 car je me suis cassé le poignet, ce qu’il fait aussitôt.

En essayant de descendre du camion, je me rends compte que je ne peux lever mon bras gauche, j’ai l’épaule gauche disloquée. Résigné, je décide de m’asseoir sur le treuil au bout du camion et attendre.

Mon front saigne un peu, ca coule sur mon nez, mes pantalons sont déchirés à plusieurs endroits.
La charge d’adrénaline commence à s’atténuer et ca commence à faire mal un peu partout.
Je me dis que je viens de manger une bonne volée.

Les gens commencent à arriver d’un peu partout en courant.
Ils me parlent mais je ne comprends pas tout ce qu’ils me disent, j’attends l’ambulance pour me sortir de cet endroit.

Je suis soudainement entouré de pleins de gens, mais dans ma tête, je suis tout seul, il n’y a qu’un ouvrier, camionneur qui m’importe, son nom est Mathieu, il est devant moi et je lui demande de me donner de l’eau.

J’ai vu que mon téléphone a été détruit, donc je demande a la personne qui avait l’air d’être en charge d’appeler Jo-Ann. Elle me demande le numéro au bureau ou elle travaille, et me dit de ne pas m’en faire, ce sera fait aussitôt que possible. Je suis inquiet, Jo va recevoir un appel lui disant que j’ai eu un accident et que ce n’est pas moi qui appelle, mais je n’ai pas e choix.

L’ambulance arrive finalement, la main me fait de plus en plus mal, je ne me souviens pas trop comment ils ont fait pour me descendre du camion, mais je suis maintenant dans l’ambulance.
L’ambulancier, me dit de relaxer, j’ai beaucoup de problèmes à contenir la douleur.
J’ai la main droite et l’épaule gauche qui me torturent et il ne cesse de me pousser sur l’estomac pour que je reste étendu sur le dos.

J’essaie de lui dire que j’ai l’épaule disloquée et il m’est impossible de rester à plat sur le dos, je suis pas mal agité, il me dit alors d’essayer d’être patient ce ne sera pas long tout en me poussant sur l’estomac.
J’ai alors perdu patience et suis mis à lui crier des bêtises.
Le chauffeur s’est retourné et a demandé si tout allait bien, l’ambulancier près de moi lui a dit ‘’pas de problème, il est bien attaché ’’ et moi je lui ai crié ‘’toé, laisse faire, regarde ou tu vas pis grouille!!! ’’

A l’hôpital, tout se déroule assez vite.
Le conducteur de la chargeuse a suivi l’ambulance, ils m’ont rapidement injecté des antidouleurs qui m’ont passablement calmé.

Peu de temps après, Jo est apparue, la compagnie à envoyé un chauffeur la chercher au travail, elle à l’air inquiète puisqu’ils lui ont dit que j’étais encore dans une salle de réanimation.
Elle ne sait pas trop à quoi s’attendre.

Je suis assis bien calmement sur une civière, mon épaule m’empêche de bouger, la main bien enveloppée et les hydromorphones me tiennent bien tranquille.

Ils m’ont dit que je serai probablement opéré au poignet bientôt et qu’aussitôt que mon épaule sera replacée, ils vont m’assigner une chambre.
Ce qui a pris 12 heures.

Il est une heure du matin, c’est finalement mon tour.
Ils m’amènent dans une salle, le médecin m’attache l’épaule bien solidement à son bassin, un infirmier retient mon bras droit et ensuite, elle me dit qu’elle va utiliser du propofol, le même anesthésique que Jackson utilisait pour dormir… Pas mal efficace, je n’ai rien vu, en quelques secondes, tout est fini et avec l’épaule finalement à sa place, je suis enfin soulagé, du moins un peu.

Il est maintenant 2hrs 30 du matin, je suis fatigué, la journée a été pas mal difficile.
J’ai finalement une chambre, Jo est partie à la maison. L’infirmière me demande si j’ai faim, et elle me demande si je veux des rôties avec du fromage et un verre de lait.

Je n’ai pas mangé de la journée, les rôties seront certainement le bienvenu. Elle me les apporte, les met sur mon cabaret avec le verre de lait, puis me dit qu’elle va revenir bientôt…Je suis devant mes rôties, mais puisque j’ai les 2 bras attachés, je ne peux les prendre. J’ai essayé tant bien que mal de les prendre avec ma bouche, mais rien à faire, jusqu’à ce qu’elle arrive et me les serve.

Un moment drôle enfin, malgré tout ce qui est arrivé.

Ensuite, j’ai finalement dormi, surtout grâce aux médicaments injectés aux 2 heures.
Le lendemain, ou quelques jours après, je ne me souviens plus, ils m’ont opéré à la main.
L’orthopédiste me dit qu’il y a pas mal de dégâts au poignet et à la main et que j’en aurais pour au moins 6 mois.

Il m’a opéré mais, a cause de l’enflure, il n’a pu que replacer les os du mieux qu’il pouvait.
Il va falloir attendre plus tard pour réopérer et réparer les dégâts.
Je suis retourné la maison.
Ce sera le début d’un été long où je deviendrai gaucher bien malgré moi.

Michel Patry
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