On ne sais jamais qui on va rencontrer sur notre chemin!

Comme camionneurs, nous voyageons beaucoup.
Puisque nous vivons dans un petit monde, nous ne savons jamais qui on va rencontrer sur la route.
En voici un bon exemple.
Il s’agit de l’histoire de la rencontre avec une vieille connaissance, une histoire qui l’a certainement marquée. Il se souviendra longtemps de la première fois ou il m’a rencontré.

Du moins, il croyait bien qu’il s’agissait de la première fois.

Étant donné que je me suis promené très jeune avec mon père camionneur, il y a de ces visages qui me reviennent de temps en temps.
Lors de mon tout premier voyage pour le transporteur actuel, il y a déjà une quinzaine d’années, j’arrive dans la salle des chauffeurs du terminal. Il y a deux camionneurs qui discutent et je reconnais immédiatement l’un de ces visages.
C’est un homme dans la cinquantaine qui a déjà travaillé au même endroit que mon père.
C’est un anglophone donc nous allons l’appeler Bruce.

Je décide de jouer un tour à Bruce.
J’ai un cartable en main et je m’installe à une table au fond de la petite salle.
Bruce remarque que je le fixe et continue sa discussion sans trop s’occuper de moi.
A un moment donné, l’autre camionneur doit partir et je me retrouve seul avec ma victime qui semble de plus en plus mal à l’aise puisque je le fixe sans lui adresser la parole.
Pendant qu’il est occupé avec la machine à liqueur douce, je m’approche, m’installe près de lui sans le regarder et ouvre nerveusement mon cartable.
Il arrête de mettre des sous dans la machine, oublie de sélectionner quelle canette il prendra et se retourne vers moi.

J’ai maintenant toute son attention.

Je fais semblant de consulter des notes et commence nerveusement à lui poser des questions en évitant tout contact visuel.
Est ce que tu travaillais pour telle compagnie il y a une trentaine d’années?
Perplexe, il me répond que oui.
Avais-tu un camion GMC Astro rouge et transportais des fruits et légumes au Hunts point Market dans le Bronx à New York?
Il me répond que oui et je le sens de plus en plus inconfortable.
Soudainement, dans un geste théâtral, je laisse tomber mon cartable par terre, je m’approche de lui rapidement et je le prends dans mes bras me collant le visage contre son cou en lui disant,

« Papa je t’ai enfin trouvé! Je t’ai cherché toute ma vie!».

Je lui retiens solidement les bras de chaque côté du corps pendant plusieurs secondes en tenant mon visage collé a son cou.
J’essaie de continuer de lui parler mais j’ai un incroyable fou rire.
De son coté, il est convaincu que je pleurniche.
Il tente de reculer lentement et avec sa main, il cherche un endroit pour s’appuyer derrière lui.

Je le guide lentement vers la table sans le lâcher et finalement il vient à bout de s’asseoir puis je m’installe sur une chaise devant lui.
Il est pâle, les yeux bien ronds, ses mains tremblent, la sueur lui coule maintenant sur le front.
Il se rend compte que je ne pleure pas et ne comprend pas pourquoi je rigole.
Après lui avoir avoué qui j’étais, ce qui m’a pris un certain temps puisqu’il m’était impossible de le regarder sans reprendre mon incontrôlable fou rire.
Je l’ai rassuré que nous n’avions aucun lien de parenté, il s’est calmé et a pu reprendre ses sens en m’avouant que je l’avais bien eu tout en me promettant qu’il était pour me torturer un de ces jours.

Par la suite, nous avons discuté une bonne partie de la soirée en se remémorant les souvenirs impérissables du Bronx des années soixante dix.
Alors comme vous pouvez le constater, on a tous des histoires à raconter et surtout,
On ne sait jamais qui on va rencontrer sur notre chemin.

Michel Patry